Voici la chronique Remue-mémoires présentée le 30 avril 2026 à l’émission Québec Réveille, animée par Rémi Giguère et mise en ondes par Marc-André Dubé sur les ondes du 88,3, CKIA-FM Radio Basse-Ville.
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Il y a une série de causes qui font qu’un événement est possible. Sans 2001, sans ce que cette année-là a été pour Québec, je ne serai peut-être pas ici, devant ce micro, en train de vous parler.
Avril 2001 – le Sommet des Amériques – un vaste rassemblement altermondialiste qui s’oppose à la Zone du libre-échange des Amériques (ZLÉA). Ce fut, disait Marc Boutin, « la plus extraordinaire fin de semaine militante que Québec ait connue depuis la conscription ».
Et pour moi, cet événement-là, est fondateur de quelque chose – un esprit, une conscience, une pensée sociale et politique…
L’année 2001 est un événement qui a fait une génération et qui m’a fait aussi… par effet de contagion.
Le jour des événements, à une douzaine d’années, on m’a refusé la permission d’y aller, de quitter la banlieue natale pour me rendre au Haute-Ville. Mon père et ma sœur sont partis, eux, caméra en bandoulière. Et moi, j’étais resté scotché devant les images de la télé, qui ont défilé, déferlé, devant mes yeux. L’impression de ces images sur ma rétine n’a pas duré, je n’en ai plus de souvenir.
Ce qui m’avait marqué, quelques jours plus tard, c’était de retrouver un objet que mon père avait rapporté, une curiosité qui sera emblématique de cet événement : une bombe lacrymogène. Je cherchais dans le cabanon un ballon, un frisbee, que sais-je, et je suis tombé sur cette grenade. Et je me souviens d’emblée mon étonnement lorsque je l’ai saisi, puis de l’odeur et du picotement aux yeux survenus quelques secondes après.
L’événement de 2001 s’est rendu à moi comme cela, quelques jours après, et il n’a cessé de m’affecter dans les années suivantes – et même vingt-cinq ans après – dans une proportion qui me dépasse et des dimensions que j’ignore encore.
Les années ont passé, j’ai fini par voir les photos développées de mon père et de ma sœur. Et, dix ans plus tard, à mon arrivée à CKIA, j’ai retrouvé sur des minidisques, des enregistrements de l’émission Au carrefour des Amériques.
Plus récemment, j’ai découvert une panoplie de photos de différentes provenances qui me permettent de suivre le mouvement, l’itinéraire des manifestations … ici sur René-Lévesque, partant de l’Université Laval, du Cégep Sainte-Foy, ou se rassemblant là-bas, dans la côte de la Potasse, sur la rue des Glacis.
Je réussissais peu à peu à spatialiser… à ramener cet événement à des lieux, grâce à des photographies et des documents sonores.
Et pendant les quelques heures d’enregistrement de l’émission Au carrefour des Amériques sur lesquelles j’ai mis la main, j’ai tendu l’oreille, j’ai constaté que plusieurs personnes abordent le thème de la temporalité, de la durée de la mobilisation – comme c’est le cas de Paul Cliche, un pilier du mouvement populaire et de la gauche au Québec.
« Cette mobilisation, disait Paul Cliche, sera le début d’un renouveau politique sur une période de cinq, dix ans ».
Et dans un autre entretien diffusé lors de cette émission, il était également question de temporalité du gouvernement dans l’économie et celle de la société civile, comme l’évoque la juriste Sylvie Paquerot.
Cet événement était situé dans l’espace – avec un large périmètre de sécurité –, dans une temporalité, et à un certain moment en écoutant les enregistrements, on peut ressentir qu’il y avait une densité du présent qui se révèle.
Une brèche de la clôture… ou une brèche dans le présent…les archives permettent justement de revenir sur le passé, de faire durer un événement. Et cette mise en perspective me donne parfois l’impression de m’extraire d’un rythme, de ralentir et de demeurer, pendant quelques secondes, dans le présent de l’écoute.
Je retrouve un autre document, cette fois-ci de l’émission Voix de fait, quirevenait, dix ans après les événements, sur cette fin de semaine du mois d’avril 2001.
Je commençais à écouter cette émission du collectif anarchiste La nuit, au moment où je suis entré au Cégep Limoilou. C’était quelques années avant de fréquenter les mardis de l’anarchie à l’Agitée… et je continuais à en apprendre sur ce mouvement de contestation, la question de l’action directe, l’anticapitalisme, la diversité des tactiques.
Ces gens d’un peu partout, qui faisait partie de la GOM, du Groupe opposé à la mondialisation des marchés, de la CLAC, la Convergence des luttes anticapitalistes, de la CASA, de l’Opération Québec Printemps 2001, du Centre des médias alternatifs ou encore du groupe Émile Henry, ce sont elles et eux qui ont vécu cet événement et qui l’ont fait aussi.
C’est par la rencontre avec cette génération-là, et non par le contact direct avec le gaz lacrymogène ou l’effervescence collective des manifestations, que j’ai été transformé par cet événement.
Et les conséquences au niveau social, au niveau politique de ce grand événement, je les mesure assez bien, vingt-cinq ans plus tard.
Les retombées de 2001, l’importance de ce moment là pour la ville de Québec, je les ai vécus à force de fréquenter des lieux importants du milieu associatif et communautaire, comme le bar-coop l’AgitéE et la librairie autogérée La Page noire – des milieux de vie qui ont été fondés et animés par une nébuleuse d’électrons libres qui avaient pour la plupart participé au Sommet des Amériques, au Sommet des Peuples.
Pendant longtemps, j’ai reconnu que ces lieux et les rues de la ville appartenaient à ce que je nomme encore la génération de 2001, celles et ceux qui ont continué d’incarner une présence lors de manifestations et de rassemblements festifs de Réclame ta rue;
C’était les mêmes ou presque qui se mobilisaient au Collectif de Minuit contre le service de restauration Sodexo au pavillon Charles De Koninck à l’université;
Les mêmes aussi, au Comité de survie, qui avaient sauvé la station du gouffre au moment de la crise de CKIA en 2010-2011.
Et je comprenais quelques années plus tard que plusieurs coopératives d’habitation dans lesquels mes ami-e-s et moi étions logés avaient été édifiées par cette même génération.
Mon imaginaire avait lié les lignes de la ville – les rues, les boulevards, les avenues –, avec autant de points – les bars, les salles de cours du campus de Limoilou et de l’université, les coopératives d’habitation Les Pénates, La Baraque, L’Escalier, l’Ilôt Fleurie et, les dernières mais pas les moindres, les radios communautaires.
Mon imaginaire avait lié une première fois, et une fois pour toutes, des points sur la carte de la ville, qui reliaient des individus à des groupes, des événements à des lieux, des mémoires à des idées qui n’étaient pas abstraites, mais qui s’incarnaient dans autant de bannières, de revues depressionnnistes ou yuppistes, de slogans de manifestation, de numéro de Droit de parole et de regards échangés dans les rues de la ville de Québec.
2001 m’apparaît encore comme le moment de naissance, celle, de mon point de vue, d’une nébuleuse d’électrons libres que je rassemble obstinément sous l’étendard d’une même génération : des personnes actives dans le communautaire, les syndicats, les cégeps, les mouvements sociaux, et qui sont fédérées autour des idées de la grande gauche progressiste.
Je termine à présent une recherche que j’ai commencée il y a sept ans de cela. Et au moment de choisir le sujet, en 2019, je me questionnais encore si j’allais mener des recherches à propos de cette génération de 2001.
Je voulais faire un portrait de cette génération, celle qui avait 20-30 ans en 2001, qui a construit toutes sortes de monuments, qui ont orienté sans le savoir celui que je suis devenu, tout comme une bonne part de mes contemporains.
J’étais habité par cet impetus, cette idée, de rendre compte de la cohérence, la cohésion, de cette génération, qui a fait vivre la ville de Québec et dont les conséquences au niveau social, au niveau politique, me dépassent encore et m’échapperont toujours.
Faire une histoire orale de cette génération que je croise ici, que je fréquente là-bas; quelle idée impossible, pour moi, que je ne remets pas sur le métier.
J’esquive cette idée, je prends de la distance, et m’intéresse à une génération plus ancienne. Cette fois-ci je mire plus loin, et je considère les devanciers de ces militants et militantes qui ont pendant toutes ces années façonné mon imaginaire de la lutte, de l’engagement et de la mobilisation pour des valeurs et des idées.
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Retour sur l’épisode du 11 avril 2015 de la série Faire parler 30 ans de différence. Pour plus d’une génération de militant-e-s, le Sommet des Amériques en avril 2001 est un point tournant du mouvement contre la mondialisation. Les couvertures médiatiques des manifestations entourant la fameuse zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) sont plus souvent qu’autrement sensationnalistes et font l’économie des enjeux de fonds. Radio Basse-Ville était sur le terrain durant cet événement, Denis Duchêne et Jacinthe Michaud nous partagent leur souvenir de cet accord économique qui est seulement bénéfique pour les multinationales et qui se fait au détriment des droits des travailleurs. https://www.mixcloud.com/ckiafm/faire-parler-30-ans-de-difference-11-04-2015/
ou l’enregistrement par ici, sans le propos introductif.
Et pour poursuivre la réflexion plus profondément, voici l’enregistrement de l’émission de Voix de fait du 20 avril 2011.
