Histoire d’oreille : Mes premières expériences d’écoute quotidienne au CJMF FM93

Certains historiens français adoptent une approche qu’ils nomment, peut-être de manière un peu pompeuse, l’ego-histoire. Cette pratique consiste à se mettre en récit afin de saisir la place d’un individu dans l’histoire. En éclairant ainsi sa propre histoire, on peut mieux saisir une perspective d’analyse de la radio. Voici donc un bref exercice dans cette lignée, une présentation, qui explique comment je suis entré dans l’espace public et suis devenu auditeur en écoutant le CJMF FM93.

Je suis de ceux et celles qui se sont fait l’oreille à la radio en écoutant le morning man Robert Gillet. Pendant plusieurs années, des années 95 au début des années 2000, je l’ai écouté tous les jours, comme on suit fidèlement une émission matinale, avec ma mère, de 7h à 7h30.

Le thème musical de l’émission de Robert Gillet, de tout temps où j’en ai été auditeur, était la mélodie des « Copains d’abord ». J’ai donc connu le nom de cet animateur de radio et cet air, bien avant de connaître Georges Brassens et le titre de cette chanson.

À l’époque, j’avais sept ou huit ans, et pendant au moins cinq années, je l’ai suivi presque quotidiennement. J’étais guidé par cette émission, par le ton de la voix de son animateur, son rythme, son parler. J’entrais ainsi dans la sphère publique, à ce jeune âge, en écoutant la radio.

La personne qui anime à la radio occupait ainsi, et occupe encore, une place importante dans mon quotidien, mes réflexions et la construction de mes manières de penser, de mes schèmes d’interprétation.

La radio n’a peut-être plus l’importance qu’elle a eu, jadis, au siècle dernier. Les habitudes d’écoute ne sont sans doute plus celles de la deuxième moitié du 20e siècle. Pour les plus jeunes générations, ce sont dorénavant les youtubeurs et les influenceuses qui ont la cote et qui façonnent l’espace public à leur image. Aussi diverses soient-elles, les voix des personnalités médiatiques, des politicien-ne-s et des artistes, canalisent une attention importante et deviennent des figures d’identification quotidiennes – ce qui vient avec une responsabilité à l’égard de la culture.

Récemment, j’ai tenté d’entrer en contact avec cet animateur de radio du nom de Robert Gillet. Je voulais établir un contact, non pas pour parler du 20e anniversaire des événements de l’Opération Scorpion, auxquels il a été mêlé et dont le procès a été fait à plus d’une reprise – au palais de justice et sur la place publique. C’était connu que ce dernier fréquentait depuis un moment le mythique bar La Grande Hermine sur la rue Cartier, bar où avait lieu du racolage avec des femmes qui, à ma connaissance, n’étaient pas mineures. Je ne voulais pas aborder des questions de domination et d’abus, des histoires qui continuent d’être chargées de manière éthique considérant les vagues successives du mouvement #Metoo, je voulais plutôt jaser archives, archives radiophoniques.

Dans l’émission de Robert Gillet, un segment se nomme « Bolo ». C’est un montage de messages d’auditeurs qui appellent à la station pour exprimer une plainte sur une réalité de leur quotidien. Ça commençait toujours ainsi : « Bolo! … ». Les auditeurs et auditrices pouvaient ainsi se plaindre, ou chialer comme on dit aussi, à propos d’un fait d’actualité : le déneigement, les relations avec leur employeur ou encore les frasques du parti au pouvoir. Au début de l’année 1998, les bolos portaient principalement sur l’arrivée au FM 93 du « bourru moustachu », André Arthur, comme le nommait à cette époque un chroniqueur du journal Le Soleil. Au sein de la même station, il y avait donc de la tension entre celui qu’on reconnaîtra plus tard comme le roi Arthur, un des pères de la radio poubelle à Québec, et le roi des bolos.

De mes souvenirs des bolos, parmi l’expression de tout ce chialage, on y entendait des plaintes réelles, tout comme des anecdotes comiques. On y entendait aussi la grogne populaire, la pointe d’une revendication, d’une contestation. Les bolos était un espace où les citoyen-nes à l’écoute de cette émission pouvaient formuler une pensée et s’exprimer dans l’espace public, comme dans une ligne ouverte. Sans nécessiter la capacité de s’exprimer à l’écrit, les bolos ouvraient un espace d’expression et de critique, comme un cahier de doléances ou encore le courrier des lecteurs dans la presse écrite.

Les semaines passent et, sans réponse de monsieur Gillet, je n’ai pu m’empêcher d’apostropher à ce sujet cet homme au manteau du FM 93 au Métro Saint-Roch, lorsque nous étions à la caisse – celle avec des humains qui travaillent derrière là, pas les machines. Je lui raconte tout ça, en trois phrases, et ce technicien de cette station me répond qu’il n’y a pas une chose telle que « les archives des bolos ».

Sans surprise, me dis-je, car il y a un manque de sensibilisation des institutions radiophoniques à l’égard de leurs propres enregistrements sonores. Ainsi, sans archives et sans conscience de la valeur de ces matériaux archivistiques, il n’est pas possible d’écrire l’histoire d’une institution ou encore d’entreprendre une analyse sociologique des humeurs dans la cité de Québec. Il n’est pas non plus possible de faire le portrait d’animateurs de radio, des propos qu’ils ont tenu en ondes et de la manière dont ils ont pu former, par leur discours, la conscience de leur auditoire. À moins, bien entendu, que des enregistrements sonores soient produits autrement, que l’auditoire soit l’instance productrice de ces archives radiophoniques.

Les archives des bolos sont un exemple parmi tant d’autres. Les radios privées contribuent à faire la culture d’une ville et elles doivent avoir, au même titre que les radios communautaires et la radio d’État, une voix au chapitre de l’histoire culturelle. Encore faut-il qu’elles produisent des archives, qu’elles y donnent accès et qu’elles reconnaissent qu’il est dans l’intérêt collectif d’en faire usage. J’ai ainsi commencé à m’intéresser aux archives des radios communautaires et, maintenant, je m’interroge aussi sur celles des radios privées, des institutions au sein desquelles je crois également qu’il peut y avoir des archives qui véhiculent des valeurs éducatives, sociales et culturelles. Il n’y a pas que des tribuns démagogiques qui sévissent sur les ondes de ces radios.

Dans un court documentaire qui a remporté le prix du festival Longueur d’ondes 2015, le producteur radiophonique à Arte radio et Radio Canut Olivier Minot a exposé magistralement sa relation d’auditeur à Daniel Mermet, l’animateur de l’émission Là-bas si j’y suis sur France Inter. Il décrit le rapport à ce dernier, qui a disparu en cessant de produire son émission, notamment en tant qu’il a occupé pour lui la figure paternelle. Cela confirme alors l’importance de se préoccuper de ce qui est dit par ces figures, des figures d’identification pour un auditoire pouvant totaliser des centaines de milliers de personnes, du fait qu’elles transmettent leurs croyances, leurs représentations sociales et leurs idéaux.

Il est dans l’intérêt collectif de parler d’archives radiophoniques, et ce, bien avant que les personnalités médiatiques se retirent de la vie publique ou que l’une d’entre elles cesse son contrat avec une station.

En l’absence d’un Institut national de l’audiovisuel québécois qui aurait pour mandat de collecter et conserver les fonds d’archives de la radio et de la télévision, comme cela est le cas en France, on ne peut actuellement que compter sur des initiatives individuelles – certaines institutions radiophoniques, quelques chercheur-es et un auditoire avisé, dont la coalition Sortons les radios-poubelles dans la ville de Québec.

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