[chronique] Je creuse là où je suis et je provoque la rencontre. Lettre d’amour à Édith.

Voici la chronique Remue-mémoires présentée le 21 mai 2026 à l’émission Québec Réveille, animée exceptionnellement ce jour là par Félix Devisme et mise en ondes par Marc-André Dubé sur les ondes du 88,3, CKIA-FM Radio Basse-Ville.

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Je creuse là où je suis Édith et je scande ces mots pour toi, pour te ramener dans la Basse-Ville que je sillonne quotidiennement, pour te ramener à Saint-Roch pour un instant. Je fais ça avant de partir ou avant que tu partes, je ne sais plus trop.

Je suis là où je suis, là où je retourne de temps à autre, où je finis toujours par retourner me poser, aux abords de la rivière Saint-Charles.

J’y observe là, la descente du soleil, le tracé du cours d’eau, le vent dans les feuilles, le chant des oiseaux, les marcheurs qui marchent et les coureurs qui courent.

Il y a, en ce lieu-là, quelque chose d’immuable, quelque chose qui bouge, qui change, mais qui à la surface, en apparence, reste toujours là, quelque chose qui demeure.

Peu importe ce qui trouble le monde, là où je suis, il y a quelque chose de la continuité, un calme qui se retrouve malgré les tumultes de la vie…de la ville.

Et ce calme, cette continuité, je les retrouve peut-être grâce à la présence persistante de mes ancêtres dans la Basse-Ville, avec les Gagnon sur la rue Châteauguay et les Villeneuve sur la rue Franklin.

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« La vie s’écoule, la vie s’enfuit, chante René Binamé, les jours défilent » et je remue nos mémoires Édith, pendant qu’il est encore temps.

Je te rappelle cette fois où on a feuilleté ensemble un album de photos. Je ne sais plus pourquoi.

J’étais venu chez toi, à l’automne 2024, quelque peu avant de partir loin, pendant longtemps.

Et j’avais l’intuition qu’il me fallait enregistrer… ton récit, ton histoire ou peut-être simplement ta voix.

On se coupe rarement la parole, mais je prends le temps de nommer l’année, question de me représenter la temporalité, l’époque où Paul a été nommé gérant de crédit chez Paquet, en avril 1974. Il avait 46 ans à ce moment-là.

On continue de tourner les pages.

Je sais depuis ô combien de messes de minuit que tu aimes chanter, tu aimes te retrouve dans un groupe comme dans une chorale – un peu comme ta petite fille, ma nièce, Maëlia, – et que tu as fait dans ta jeunesse du théâtre avec passion.

Il est écrit une année, 1950, et je prends le temps de nommer cette date. Pour inscrire la temporalité, comme pour fixer le souvenir.

Peu à peu, je commence à comprendre que tu as joué, Édith, dans une pièce de théâtre qui raconte l’histoire de ton lieu de travail, la compagnie Paquet sur la rue Saint-Joseph.

« C’est pour te dire comment ce que c’est ». Tu avais entre les mains un lambeau de papier, littéralement une languette de papier un peu transparent qui tient lieu, pour toi, encore aujourd’hui, d’un support pour ta mémoire.

« Tiens, ga, c’est des morceaux de mon rôle. Imagine-toi donc, j’ai gardé ça en souvenir ».

Et tu réponds à ma question, à savoir comment tu avais commencé à jouer dans cette pièce-là.

C’est des beaux souvenirs. Oui Édith.

Mais on les garde… et ça ne finit pas là.

Au contraire, ça commence là, tout commence à partir de là…

D’abord, on doit dire que la pièce était écrite par un père oblats, un certain Laurent Tremblay.

Alors l’écriture devait être ce qu’elle était, celle d’un père oblats, avec toute sa pudibonderie, mais je n’en sais pas plus sur tes répliques Édith. Impossible de discerner quoi que ce soit dans le lambeau de texte que tu as conservé. Le texte de cette pièce sera à retrouver un jour, pour connaître ton rôle en tant que femme de Zéphirin Paquet, pour savoir quelles étaient les phrases que tu as répétées et qui t’ont accompagnées dans ta jeunesse.

Quelque peu avant de partir loin, pendant longtemps, j’étais venu te dire au revoir. Et quand la vie s’écoule, la vie s’enfuit et les jours défilent, on se dit, qu’à ton âge, comme à tout autre, qu’un au revoir peut toujours être le dernier.

C’est pour ça que j’ai provoqué cette rencontre pour qu’on se parle, qu’on se voit, qu’on se dise ce qu’on a à se dire.

Provoquer cette rencontre pour que tu me racontes ton histoire qui est aussi l’histoire de la famille.

Et tu nous rappelles Édith la longue filiation familiale, la lignée familiale qui a travaillée pour la compagnie Paquet, de mon arrière-grand-père Jo Villeneuve, de mon grand-père Paul Croteau, de toi pendant quelque temps, et de ma mère France qui y a travaillé, elle aussi, pendant quelque temps.

Dire que ma grand-mère Édith, qu’on appelle affectueusement Mâmâ, a joué dans une pièce de théâtre historique pour le 100e anniversaire la compagnie Paquet, la pièce « Marchand de Québec », qui raconte l’histoire du fondateur de cette institution de la rue Saint-Joseph.

Disons que je ne suis pas peu fière, surtout de t’imaginer sur les planches du palais Montcalm.

Et tu m’en apprends encore davantage sur l’ancrage spatial de tes parents, Irène Leblanc et Jo Villeneuve, qui se sont mariés en 1925 dans le quartier Saint-Sauveur.

On finit par retrouver l’ouvrage De cloches et de voix portant sur la vie paroissiale de Notre-Dame-de-Grâce de Dale Gilbert, je termine mon café et ma galette et je t’enlace pour te dire à la prochaine.

« C’est pour te dire comment ce que c’est », Édith.

Je creuse là où je suis, je creuse dans Saint-Roch avant de partir loin, pendant longtemps, et je scande ces mots maintenant, là, parce qu’on ne peut pas toujours attendre le kairos, le bon moment. Il faut savoir précipiter le moment, le provoquer.

Ma grand-mère paternelle Suzanne Jeanneau a enregistré son père, mon arrière-grand-père Honora en catimini, et on l’entend parler de manière lointaine de son voyage dans l’Ouest canadien, de la grippe espagnole qui frappe le pays.

À un moment donné, faut forcer le moment, avant qu’il ne soit trop tard, avant que la vie s’enfuit.

La voix des vivants est là, elle demeure immuable, enregistrée ici ou à écouter là, au présent. Et je provoque la rencontre : on se parle.

« L’objectif, ou plutôt la morale à extraire [de cette chronique], est seulement ceci : enregistrez la voix de ceux qui vous sont chers » (Ryoko Sekiguchi, La Voix sombre, 2015, p. 8).

Et je provoque la rencontre. Et je provoque la rencontre.

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