[chronique] Allons voir ce que le 570 nous réserve

Voici la chronique Remue-mémoires, en complicité avec Alice Guéricolas-Gagné du collectif Mémoires à faire et le guitariste Pascal Landry, présentée le 2 avril 2026 à l’émission Québec Réveille, animée par Rémi Giguère et mise en ondes par Marc-André Dubé sur les ondes du 88,3, CKIA-FM Radio Basse-Ville.

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– Hey Alice, j’ai vraiment l’impression d’être coincé dans la ville…

– Hum… qu’est-ce que tu veux dire…?

– Je ne sais pas, mes déplacements dans l’espace sont comme dictés par des impératifs, aller là-bas, faire ça, répondre à tel besoin. Je reparcours les mêmes lignes, toujours les mêmes lignes…

À toujours être dans une routine de déplacement, entre le marché, la bibliothèque, l’école, je me rends compte que ma liberté de mouvement est somme toute réduite… 

Puis à un moment donné, je ne sais trop comment, je finis par repartir en roue libre, à retrouver quelque chose du désir, en marchant…

C’est l’histoire des déplacements de mon corps en ville… qui rejoue constamment les mêmes scènes, la même chorégraphie de pieds, le même script de mes habitudes…

jusqu’à ce qu’il y ait un évènement, une pensée, un événement de pensée et là je sors de mes gonds, je vois la ville autrement, la géométrie des bâtiments, je suis happé par la forme ou la couleur d’une porte,

je suis saisi par quelque chose à un coin de rue – un échange de regard, la rumeur de la ville, la faune urbaine qui me sourit et dont je reconnais la prosodie…

– bon…qu’est-ce qu’on est en train de faire en ce moment, Simon?

– Hum…Je ne sais pas… Space out comme on dit en bon français?
– Mais encore? 

– Ben…On est en train de marcher dans la ville

– Oui, mais où?

– Heu… sur la rue Saint-Jean

– Oui, et si on était des saumons sur cette rue, qu’est-ce qu’on ferait?

– On descendrait la rue Saint-Jean?

– exactement! C’est ce que je voulais te faire dire, c’est le nom d’un projet dont je rêvais … En descendant la rue Saint-Jean. 

Ce serait un parcours sonore à la manière d’un audio-guide, que les gens seraient invités à écouter à partir du coin Saint-Jean et de la côte Salaberry. En descendant la rue Saint-Jean, iels entendraient une courtepointe sonore de gens du quartier qui racontent les lieux à peu près en même temps qu’iels en croiseraient la route. On entendrait par exemple parler des débuts de la Carotte joyeuse, lorsque c’était un groupe d’achats collectif; du mouvement des coopératives d’habitation; de la communauté LGBTQ+ et de ses institutions dans le quartier, de l’histoire d’immigration des fondateurs du comptoir Gao…

– Ça me fait penser à la mythique rue Saint-Joseph, à cette artère commerciale qu’on nommait la Broadway de Québec, et tous les lieux de mémoires de la Basse-Ville. Tu sais, par exemple, qui connaît l’histoire du premier comité citoyen de Québec dans Saint-Roch ? Et toute l’histoire de cette maison sur la rue du Roi où il était situé ?

– Est-ce que c’est là où était Radio Basse-Ville ? 

– Oui.. oui, dans les années 1980 et début 1990… je me dis : qui connaît la longue histoire de cette maison-là ? 

– Pas grand monde…je présume.

– Ce n’est pas si simple de s’orienter dans la ville et dans l’histoire d’une ville… et encore moins de s’orienter de manière générale dans la vie ou dans la pensée…

– Allons voir si les gens sont encore capables de s’orienter dans leur propre ville… 

– bonne idée.. Essayons voir…

– Bon, d’accord, on passe par la cote Badelard ? okay ?

– C’est bon!

–  Oui, comment tu disais à propos du projet En descendant la rue Saint-Jean…

– Je crois que je disais que le but du projet serait de donner accès aux différentes couches mémorielles qui se sont déposées sur les maisons de la rue Saint-Jean. Si on a pas accès à ces récits-là, la rue peut être seulement un décor. Comme disait un personnage célèbre, l’essentiel est invisible pour les yeux.

– Fascinant comme projet. Bon parle parle jase jase, on est rendus dans Saint-Sauveur!

– …J’ai eu l’idée de ce projet-là en voyant tous ces jeunes gens qui viennent habiter dans le quartier en partant de chez leurs parents. Je me demandais comment leur donner les clés d’où iels venaient d’arriver, comment leur faire rencontrer les vieux de la vieille, leur faire connaître l’histoire de résistance du quartier.

– Oui, bonjour, excusez-moi, on aimerait aller sur la rue du Roi dans Saint-Roch, est-ce qu’on est bien loin ? 

– Merci beaucoup! 

– C’est ça, je réfléchissais à des manières de tisser des ponts entre les générations. C’est pour cette raison que je rêvais de demander aux enfants de l’école Saint-Jean-Baptiste de réaliser les entrevues, afin que ce soient eux et elles qui aillent remuer les mémoires des gens plus âgés, qui connaissent bien  la rue, le quartier… Ça pourrait aussi être fait ailleurs, dans Saint-Sauveur, dans Saint-Roch… 

– Vraiment intéressant… bonjour… Excuse-moi… on est où là ? Puis comment on fait pour aller sur la rue du Roi.. ? 

– Bon, on fait ça!

– C’est ça qu’on va faire

– C’est ça qu’on va faire

– On y est presque… Charest…

– Ah, c’est justement ici que le mouvement communautaire c’est rassemblé, en faisant une série d’action symbolique pour dénoncer le sous-financement de leur mission…et les manœuvres pernicieuses de la présidente du Conseil du trésor pour fusionner des fonds d’aide à l’action communautaire…

– allons voir…aweille, une petite dernière pour la route.

– On la voit… juste là… on y est.

– Ça fait une quinzaine d’années que je passe devant cette maison-là… le 570 rue du Roi. Et j’ai appris qu’il y avait eu tellement d’organismes communautaires qui se sont implantés là : l’ancêtre de Centraide, la Plume Rouge, le comité citoyen de l’Aire 10, l’ACEF, Droit de parole, le Groupe de défense des détenus, le Bureau d’animation et d’information sur le logement…et la radio… 

En 2014, à l’époque de la série Faire parler 30 ans de différence que j’avais réalisée pour fêter le 30e anniversaire de CKIA, je m’étais rendu ici avec une animatrice de Radio Basse-Ville, la poète Sylvie Nicolas.

Extrait d’une balade sonore avec Sylvie Nicolas dans la série Faire parler 30 ans de différence.

Je voulais enregistrer les voix à l’extérieur des studios et me rendre sur les lieux pour remuer des mémoires… Je pense que je voulais créer à cette époque… expérimenter, jouer avec les artifices de la voix, des sons, faire un montage avec ces artifices… sans savoir vraiment comment m’y prendre.

– Alors puisqu’on y est….Devant cette maison de la rue du Roi…

– On essaie d’y entrer ?

– Allons voir ce que le 570 nous réserve.

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Crédit photo : Archives de l’ACEF

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