Phrases présentées le 2 avril 2025 à l’occasion d’un micro-ouvert organisé par le collectif bruxellois Et cætera à la Charpente des fauves à Québec.
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Quand on met les pieds quelque part, on admet que le lieu à son histoire.
Ici, je me rappelle, pour l’avoir fréquenté à quelques reprises, que ce lieu s’est nommé la Maison jaune.
Là-bas, au dos de ma petite reine, d’un âne de fer, j’ai passé trop vite à travers Ostende, Ghent, Molenbeek, pour connaître l’histoire de ces lieux.
Ici et là-bas, je me demande toujours jusqu’à quel point je suis capable de lire, de lire le palimpseste de la ville, les couches successives qui se déposent à la surface des trottoirs et les significations qui disparaissent sous le béton.
La ville est un jardin de sable, un tableau d’ardoise, un bloc-note magique, où on réussit difficilement à lire l’histoire.
À une certaine époque, ce sont les notables qui font la ville, les seigneurs, les nobles, les bourgeois, les membres du clergé, etc., etc.
À une autre époque, ce sont les aménagistes qui font la ville, les planificateurs, les urbanistes, etc.,
Ah ! comme la ville a changé!
Et aujourd’hui, ce ne sont plus les élus qui font la ville, ce sont les promoteurs, les investisseurs, les spéculateurs, etc., etc., etc.
Ma ville est un jardin de sable.
Un jardin de sable entretenu par des barons de l’immobilier, des marchands de sommeil, des rentiers juchés aux hauts de leurs tours qui ne tremblent plus à la chanson du décervelage du père Ubu.
Ah ! comme la ville a changé!
Qu’est-ce que le spasme de vivre
Qui anime la ville, la ville.
J’habite une ville, un bien commun.
Cette ville-là, la ville de Québec a eu jadis ses espaces publics : les halles de la place Royale dans le petit Champlain, les marchés devant la cathédrale Notre-Dame en Haute-Ville et celui de Saint-Roch, là où est la tour Fresk, à ce lieu qu’on nommait il n’y a pas si longtemps la place Jacques-Cartier.
Ce fut de hauts lieux de rassemblements, de rencontres, d’échanges.
Ah ! comme la ville a changé!
Peu à peu, la ville devient, non pas une commodité, mais ce que les anglophones nomment une commodity : une marchandise, un produit économique à partir duquel on peut générer de la plus-value.
La ville est un jardin de sable, elle est l’œuvre des notables, des élus, des investisseurs, et cetera, et cetera.
Et cetera, en latin, signifie « le reste », « les autres ».
L’animateur radio de Chicago et historien oral, Studs Terkel, nommait ces autres, ces anonymes, les Et cetera of history, les et cetera de l’histoire.
Ce sont des citoyens et citoyennes, des artistes, du monde qui n’ont pas leur langue dans leur poche; des gens de parole. Ce sont celles et ceux qui font aussi la ville.
Ma ville est un jardin entretenu également par des petites gens, de classe populaire, de classe locataire.
L’histoire qu’il faut continuer d’écrire aujourd’hui dans le sable, c’est l’histoire des humbles – l’histoire de celles et ceux qui font la ville.