[Chronique] Une rencontre aux AA, un lieu où ça remue les mémoires.

Voici la chronique Remue-mémoires présentée le 11 mars 2025 à l’émission Québec Réveille, animée par Philippe Arseneault sur les ondes du 88,3, CKIA-FM Radio Basse-Ville.

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Au début de l’année, j’ai été pour la première fois à une rencontre des AA et j’aimerais vous raconter comment cela s’est passé.

En janvier dernier, arrivé au centre communautaire, j’ouvre une porte et la première chose que je vois, c’est une main tendue. Je l’ai empoigné, tout de suite, sans hésitation.

Une amie, m’avait convié-là, aux AA, parce que son père, recevait un jeton pour ses 25 ans de résolution. Je suis là, dans ce groupe d’entraide, à les écouter, les uns après les autres. Il y a également, ce jour-là, la célébration pour les 8 ans de l’un, les 6 mois d’une autre.

Je vois les gens défiler, se présenter devant, en ajoutant toujours quelques mots sur leur trajectoire singulière. Et lorsque chacune de ces personnes revient s’assoir dans le groupe, on entendait des commentaires élogieux : « 25 ans, un maître », « wow, six mois ».

À cette occasion, une personne est venue récupérer un jeton pour sa première journée d’engagement. Et, devant, un homme aux cheveux gris avec une enveloppe dans les mains dit ceci : « J’ai un jeton, ici, pour quelqu’un dont c’est la première fois, le premier jour ».

Je suis là, assis à côté d’hommes et de femmes de tout âge. Les secondes passent. Et je commence à avoir chaud. Je me sens interpelé : moi aussi, j’ai des trous de mémoire.

Et je me lève. Me dirige lentement vers le devant de la salle. Je prends, comme on dit, mon courage à deux mains, et je me présente au groupe : « Bonjour, je m’appelle Simon-Olivier, je suis amnésique anonyme ».

À ce moment-là, on m’invite à faire un partage. Je dis, bégayant, balbutiant, laconiquement : « J’ai la mémoire qui flanche, je ne me souviens plus très bien de ce qui est arrivé dans la ville où j’habite ». Et je vais me rassoir, laissant le maître de cérémonie continuer le déroulement de la rencontre – ce qu’il appelle un meeting.

Le groupe dégage une atmosphère de bienveillance et la personne à côté de moi, là où j’ai laissé mon manteau, me fait un hochement de la tête, un signe, j’imagine, pour célébrer le petit acte de bravoure que je viens de faire.

J’ai pris la parole, pour parler de moi, de mon rapport à l’histoire de la ville et de ses mémoires oubliées, effacées ou marginalisées. Je referme mes poings et je sens encore mes mains moites.

Le meeting continue, avec la lecture des principes des Amnésiques Anonymes, dont certains répètent à voix haute les étapes comme les paroles d’un poème ou d’une fable de la fontaine.

« L’amnésie, dit devant le mc, nous a trop longtemps immobilisée, paralysée, individuellement, collectivement. Nous avons choisi ici, aux AA, de nous réunir pour nous rappeler à la mémoire ce qui vaut la peine d’être rappelé… »

Je comprends que je suis dans une rencontre locale d’une association internationale, où l’une des personnes présentes rappelle qu’il n’y a pas de professionnels ici et que cela garantissait une certaine horizontalité dans les formes de partage.

La perte de mémoire, le manque de sens de l’histoire, tout ce que nous oublions; les membres de l’association sont sensibles à cela. À une autre époque comme à celle-ci, il y a une inquiétude entourant cette perte de rapport à l’histoire de la ville, de nos communautés.

Le maître de cérémonie met par la suite une cassette dans un magnétophone au centre de la pièce. Voici, dit-il, un membre fondateur de Chicago, Studs Terkel, qui formule comme suit le constat qui lança les activités d’une rencontre locale.

Extrait du Five Minutes With Studs Terkel, Loyola University Chicago, 1990, conservé à l’Archive video indépendante Media Burn.

Cet homme de radio, qui est également reconnu comme un contributeur à l’histoire orale, a nommé un des problèmes qui nous concerne, ce qu’il nomme une maladie d’Alzheimer collective.

Pour se défaire de la tyrannie de l’oubli, dit l’homme devant, la participation aux réunions est la forme première d’entraide préconisée ici, aux AA, pour se souvenir ensemble.

Ça commençait par une personne qui se présente devant, qui se nomme et dise, dans la forme la plus simple qu’il soit, « je me souviens ». Et le bal est lancé, on se remémore des principes élémentaires aux événements individuels et collectifs. Ça commence tranquillement, par une prise de parole.

Extrait de Monique Foley, Faire parler 30 ans de différence, 7 mars 2015.

Là, ici, cette dame du prénom de Monique me rappelle l’idée simple selon laquelle, c’est en nommant des choses qu’on permet aux mémoires de remonter à la surface.

À un certain moment de la rencontre, il y a eu une pause. Et je me retrouve là, seul, pendant plusieurs minutes, dans ce grand groupe d’hommes et de femmes de tout âge. Et avant que j’aille rejoindre les seules personnes que je connaisse dans cette salle, quelqu’un est venu à ma rencontre.

Il me dit, sans passer par quatre chemins, que la présence de chaque personne ici, leur prise de parole, leur écoute; tout ça est primordial à notre époque. Et il termine en me disant ceci : « j’ai appris ici à réinscrire mon expérience dans la durée, dans l’être ensemble et dans une mémoire de ce nous arrive encore aujourd’hui. »

Après la pause et j’apprends le déroulement de la réunion, il y a toujours à la fin ce qu’il nomme une conférence : quelqu’un vient parler de son parcours de vie et des enjeux qui l’ont amené à se souvenir, à entretenir des mémoires.

Une femme chétive se pointe devant. Elle mentionne son prénom, Luce, se présente comme une amnésique anonyme et mentionne qu’elle a beaucoup appris ici. Devant nous tous, elle scande ceci :

« Depuis que je viens ici, il y a toutes sortes d’activités pour se souvenir : ça raconte l’histoire des fêtes de quartier, ça organise des karaokés pour se souvenir des paroles de chansons du répertoire folklorique québécois, ça rediffuse des archives radiophoniques pour se souvenir des luttes syndicales à Kénogami à la fin des années 1970. Ça organise aussi des marches en ville, pour constater les vestiges bétonnés de Lamontagne, raconter comment la côte d’Abraham et le parc Saint-Roch ont été sauvés in extremis par l’action citoyenne, et rappeler les luttes citoyennes contre la tour Dorchester, un projet soutenu par l’administration Marchand et consort qui ont succombé aux sirènes du capital. »

On entretient nos mémoires comme cela, dit-elle. Notre conscience de l’histoire se forme, peu à peu, sur la longue durée, avec les anecdotes et les accroches des uns et des autres.

Pour se défaire de la tyrannie de l’oubli et du présent perpétuel, il suffit qu’une seule personne se rappelle d’un événement pour le raconter aux autres, précise un participant.

Extrait d’entretien réalisé avec Alexandre Fontaine-Rousseau le 22 juin 2022, accessble éventuellement aux Archives de Folklore et d’Ethnologie de l’Université Laval,

Cela prend seulement quelques amorces mnémoniques, dit-il, pour retrouver un sens à l’histoire.

En ce lieu, où des anonymes se réunissent pour réfléchir autour des notions de mémoires, de mémoires à faire, je sens, pendant un moment, que nous faisons ce qui convient pour notre époque marquée par une forme d’amnésie collective.

Et cette forme d’amnésie a, et ce n’est sans doute jamais si évident, des conséquences sur notre environnement géopolitique immédiat, nos milieux de vie assiégée par promoteurs immobiliers, nos communautés de toutes parts fragilisées.

L’animateur radio de Chicago, Studs Terkel, qui avait également interviewé le militant Saul Alinsky à propos de son engagement dans le mouvement des droits civiques, rappelle ceci à propos de l’importance de l’histoire et de l’histoire des anonymes. Et le mc repart la cassette.

Extrait du Five Minutes With Studs Terkel, Loyola University Chicago, 1990, conservé à l’Archive video indépendante Media Burn.

Ces anonymes qui font que tout va, les Et cetera of history comme les nommait aussi Terkel, font aussi une histoire de résistance, de rétention du vrai, de l’authentique.

En ce lieu de rencontre des Amnésiques anonymes, je me disais qu’il y avait là une forme d’espoir : il y a des gens qui admettent leur impuissance devant l’oubli et qui choisissent, volontairement, une forme d’acharnement dans l’être ensemble, dans la durée. Il y a des gens qui se souviennent depuis 25 ans, 8 ans, six mois et qui incarnent une forme de résistance, et ce, par l’entretien de mémoires individuelles et collectives.

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Pour connaître davantage l’homme de radio et historien oral qu’a été Studs Terkel, je vous redirige vers ma participation au Studs Terkel Radio Archive Remix Contest!,.

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